LES TROUBLES DE L’ARC-EN-CIEL

« C’est par l’intermédiaire de ma création que j’ai quelque chose à dire à quelqu’un »

Gilles Deleuze, Qu’est-ce que l’acte de création ?

Elles nous disent : je suis là. On écoute. Encore. On s’écoute, aussi. Puis on vient avec elles. Et c’est toujours le même sentiment quand on se tient face à une musique apparemment juste. Le trouble. Ces musiques sont des pépites de bon sens.

Le trouble est d’autant plus intriguant que les musiques de Virgile Crelier dégagent une simplicité qui fait presque d’elles des objets secrets. Les éléments ne se transforment que très peu, ils se dressent dans un carcan rythmique immuable, presque brutal tant ce corset empêche – à première vue – le débordement. Elles nous conduisent au travers d’une harmonie stable, souvent statique et presque toujours référencée vers des fonctions premières. Elles disent une chose. Jamais deux. Elles se déroulent ainsi dans une grammaire limitée. Et pourtant. Il y a cette sensation d’une musique juste. Toujours. Voilà le trouble.

Il y a d’abord l’extrême qualité de la matière sonore. Un matériau choisi, délicat, complexe et doté d’une matérialité tactile qui nous touche à même la peau. Souvent, il pleut du son. Dans ce matériau sonore parfaitement ciselé se loge une manière de le dire qui le rend plus que lui-même, parce qu’il devient sans cesse. C’est la première réponse au trouble : ce ne sont pas les éléments qui se transforment, c’est la chair du son qui semble laisser passer sur elle le temps qui la modifie. De fait, il apparaît que l’on n’écoute pas la musique, on en fait une expérience. En cela, l’outil utilisé (la machine) conserve naturellement son titre utilitaire : il n’y a aucune fascination béate pour la technologie. On y sent au contraire un moyen d’expression continue.

Puis il y a le temps. Il semble toujours absolument adéquat. Totalement perçu, naturellement éprouvé. Et dans cette compréhension du temps, il y a une sensibilité qui ne s’explique pas, quelque chose que le musicien ne contrôle certainement même pas, mais qui s’impose à lui. On pense alors à une capture d’énergie, à une affectivité à fleur de peau qui, sans effort, perçoit le monde dans ce qu’il a de mystérieux, d’équilibré et de permanent. Ce temps, c’est celui de la pièce qui n’est jamais trop courte, jamais trop longue, qui structure le discours par des équilibres agencés organiquement. Mais on parle aussi des temps qui se superposent, qui se rattrapent ou qui se neutralisent lorsque, par exemple, deux phrases se décalent légèrement. Virgile travaille sur une matière temporelle inexplicable, sur un temps qu’il maîtrise mais ne comprend pas (au sens où il en refuse l’analyse), et qui rend sa musique précieuse.

Il y a aussi l’extrême variété des couleurs. On ne trouvera pas deux pièces qui développent la même idée. Il n’y a pas de jumeaux, de clones ou de redites. Comme si une chose vécue l’était pour toujours et qu’il fallait absolument voir ailleurs, sentir différemment, croire plus fort, risquer d’autres vents. Voici l’autre trouble : la musique de Virgile est la sienne. Elle nous donne à sentir un monde qu’il connait, qu’il dé-couvre ou qu’il approche, mais qui semble indicible par un autre biais que celui du son. Mahler disait que s’il pouvait exprimer ce qu’il sentait avec des mots, il le ferait. Il n’a pas pu et s’est ainsi cantonné au subterfuge du signifiant pour dire ce monde.

L’extraordinaire quantité de musiques créées par Virgile est proprement sidérante. C’est le dernier trouble. Car cette somme de musique hurle un besoin de l’exploration, un labeur quotidien de défrichage des (im)possibles, une soif de connaître ce qu’il y a plus loin. Ce n’est pas là un travail, une obligation ou un acte pénible, mais c’est bien une manière d’être. On lit également dans ce feu d’artifice de musiques, une superbe liberté, un sans-gêne aussi puissant qu’un arc-en-ciel, un appel au possible, un cri vers une forme phénoménale de joie. Nous y sommes : il me semble que la musique de Virgile Crelier est une musique de la joie. Une joie permanente d’exister au beau milieu d’une matière qui se (le) transforme. C’est pourquoi ces pièces de musique ne sont pas des bouteilles jetées à la mer destinées à un hypothétique quelqu’un qui viendra peut-être. L’existence est chez lui une forme de création continue, c’est-à-dire que ce qu’il compose, il semble l’écrire pour maintenant. Or, la musique est un phénomène du présent. Toujours. Il est toujours aujourd’hui. Il est toujours l’heure. Ce qu’on écoute, on nous le dit maintenant. On nous dit quelque chose (nous, ce quelqu’un dont parle Gilles Deleuze) : Je suis là. On écoute. Encore. On s’écoute, aussi. Puis on vient avec elles.

François Cattin

Août 2013