Fausse liberté

Le quotidien et ses tracas nous fatiguent. Chaque être humain a déjà ressenti cette impression de surplus de responsabilités. Même les plus forts d’entre nous. Dans la société occidentale actuelle, des obligations pèsent sur l’homme chaque jour. Les exemples sont presque inutiles car chacun connaît intimement ce sujet.

Aujourd’hui, les possibilités offertes à l’être humain pour oublier ces obligations pesantes sont présentées comme des réponses à nos problèmes, alors que l’on pourrait simplement les qualifier de fuites, presque des conditions pour appartenir à la « normalité ».
Dans la société moderne, l’homme a appris à vivre de bonheurs éphémères, s’écartant de ce qui est fondamental. Comment l’homme est-il parvenu à ce stade, dans un monde qu’il veut pourtant idéal? Probablement par habitude, l’habitude de toujours choisir la facilité, l’habitude du plaisir instantané, d’oublier les conséquences.

Pascal Brukner parle de la souffrance d’être libre, de la fausse liberté d’aujourd’hui, où l’homme a presque trop de pouvoir et pas assez de conscience, asservi au matérialisme qui s’impose comme étant porteur d’une réelle liberté qui est en fait artificielle: avec la technologie actuelle, l’environnement actuel, tout pousse nécessairement l’homme à persévérer dans ses erreurs, qui sont devenues des habitudes. Le monde d’aujourd’hui offre quantité d’attractions: télévision, jeux vidéos, drogues, et abondances de produits presque inutiles… autant de paradis artificiels formatés pour faire envie dans l’unique but de faire du profit.

Vendre au maximum. Toujours vouloir le maximum, la plus grande quantité, le plus vite possible, avec le moins d’efforts. Une habitude humaine ancrée dans les racines de la société capitaliste d’aujourd’hui. Si le vrai bonheur se crée à long terme, comment l’être humain pourrait-il devenir vraiment heureux et épanoui dans une société qui ne fonctionne que dans l’instantané et dans la profusion?

Pascal Bruckner ne donne aucune solution dans sa citation. Mais après réflexion, il est facile de conclure que la solution est une remise en question profonde de la civilisation occidentale.

Mais comment être certain que cette modification est nécessaire? Notre confort n’est-il pas amplement satisfaisant? Ne vivons-nous pas en quelques sortes dans le luxe? Simplement parce-que nous ne contrôlons plus rien? Cette société matérialiste repousse sans cesse ses limites…et rend l’homme de plus en plus dépendant d’elle. Dépendant de tout ce qu’elle offre. Il est clair que la technologie actuelle permet des progrès incroyables et a tout pour aider à la création d’un monde meilleur. Mais dès le moment où elle n’est plus maîtrisée par chacun et qu’elle remplace la réalité, elle devient rapidement néfaste.

Il est facile de fuir dans la télévision au lieu d’affronter son propre environnement. Il est si facile de se laisser berner par les codes du marketing publicitaire qui nous corrompt au quotidien. Il est si simple de fermer les yeux sur le monde réel et de les ouvrir sur un monde dont on croit avoir besoin, de croire que le chemin vers le bonheur se trouve là où l’on veut nous faire croire qu’il est.

Et si la mode, la technologie, les produits alimentaires, même l’art et la culture en général sont ancrées dans une optique de changement permanent, l’homme lui-même, dépendant de tout cet environnement qui fait son identité, est fortement influencé et touché par cette attitude contemporaine.

Peut-être qu’en voulant toujours le progrès sans chercher la stabilité, l’homme fuit ses besoins essentiels. Peut-être que cette tendance à « changer pour changer » l’empêche justement de prendre conscience du système qui l’entoure. Agir sans pause et croire en un bonheur matériel ne peut que renforcer son aveuglement. Mais la peine qu’a l’être humain à prendre du recul sur sa situation n’est rien comparée à sa difficulté à changer réellement sa façon de vivre.

Une nouvelle question à thème philosophique se pose donc: Peut-on changer? Si oui, allons-nous répéter les mêmes erreurs? Un homme peut-il ne manquer de rien, sans que l’un de ses semblables, ailleurs, manque de tout?

Que se passera-t-il quand l’humain prendra pleinement conscience de ce qu’il est devenu?

Etre dans le moule, ou ne pas y être du tout.
En optant pour une vision pessimiste de la situation, on peut penser que l’homme doit choisir entre: faire partie de ce changement en y participant pleinement, en cherchant à appartenir à cette élévation matérielle qui s’est proprement envolée au cours des vingt dernières années, ou alors se couper totalement et vivre exclu, cherchant éperdument une autre façon d’exister, sans attache avec cette majorité du reste de l’humanité qui est le moteur de la machine de cette évolution obsessionnelle et sans limite qui ne pourrait s’arrêter que pour des raisons d’absence de moyens matériels (tel qu’un manque de ressources terrestres) et en aucun cas grâce à une prise de conscience de l’homme qui, même réalisant miraculeusement la bêtise de ses actes, ne pourrait contrer sa peur de la solitude et son besoin d’appartenance à une masse.

Sept. 2010  (exposé à partir d’une phrase de P.Bruckner que nous ignorons)

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